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Belgique, 10 mai 1940 - 28 mai 1940

L'invasion de la Belgique

Il aura suffi de quatre jours à la XVIIIe armée du général von Küchler pour écraser l'armée hollandaise. Pendant ce temps, la VIe armée du général von Reichenau remporte des succès considérables sur le front belge. À 5 heures, le 10 mai, une grande partie des avions belges a été détruit au sol et les centres de communication les plus importants bombardés. La population est terrorisée et les civils commencent à fuir en masse vers le sud. Des nouvelles alarmantes circulent : des parachutistes allemands se seraient emparés des ponts de Veldwezelt et de Vroenhoven, sur le canal Albert, et d'autres parachutistes auraient atterri sur le fort d'Eben-Emael.

En fin de journée, les Allemands ont réussi à installer deux têtes de pont de deux kilomètres de profondeur, respectivement desservies par le pont de Vroenhoven et celui de Veldwezelt. L'annonce des attaques des parachutistes allemands provoque un effet de panique entretenu inconsciemment par les autorités qui répètent des avertissements à propos d'une infiltration de la « cinquième colonne ». Les Belges voient des parachutistes partout et organisent des chasses à l'homme. C'est ainsi que de nombreuses formations militaires s'épuisent pour rien durant toute la campagne, à la poursuite d'ennemis imaginaires.

Grâce aux deux ponts dont ils se sont emparés et à la prise du fort d'Eben-Emael, les Allemands se trouvent à présent solidement installés sur la rive gauche du canal Albert. Cependant, les blindés des 3e et 4e divisions Panzer demeurent immobilisés à Maastricht, les ponts sur la Meuse ayant sauté. Vingt-quatre heures suffisent pour construire un pont provisoire.

Ce dernier, ainsi que les ponts de Vroenhoven et de Veldwezelt, sont bombardés dans la matinée du 11 par une escadrille belge de « Fairey Battle ». Les avions belges larguent des bombes de 50 kilos, sans parvenir à détruire les ponts qui sont solidement défendus par la D.C.A. Par la suite, quinze avions français chargés de bombes de 100 kilos, puis vingt-quatre Blenheim de la R.A.F., tentent à nouveau de les détruire, mais sans plus de succès.

Entre-temps, les Panzer franchissent le pont provisoire de Maastricht et atteignent Tongres à midi, sans difficulté. Une fois cette ville dépassée, ils se disposent en éventail et, dans l'après-midi, un groupe arrive à Waremme, menaçant ainsi les arrières de Liège. C'est alors que Hitler annonce la chute du canal Albert et celle du fort d'Eben-Emael.

Le 10 mai, dès 6h30, les troupes alliées sont entrées en Belgique et sont en route pour la ligne de la Dyle, sur laquelle l'armée belge commence à se replier le 11. De leur côté, les Britanniques, sous le commandement de lord Gort, marchent à partir de 10h30 sur Bruxelles en vue de s'établir sur le front de Louvain à Wavre. Le 12 mai, le front s'établit sur la ligne de la Dyle, conformément au plan allié. En considérant le simple rapport des forces, la situation favorise les Alliés au nord de la région Sambre-Meuse, car ils disposent de près de 40 divisions, forces belges comprises, alors que Bock n'en possède que 30. La perte du canal Albert ne représente donc qu'un incident tactique, comparé à ce qui se passera trente-six heures plus tard entre Sedan et Dinant.

Dans l'Ardenne, sept divisions de Panzer avancent depuis le début de l'opération pour rejoindre leurs positions de départ sur la Meuse. Face à eux, à travers les provinces de Liège et de Luxembourg, les gardes-frontière et les chasseurs ardennais détruisent tout, comme il a été prévu, puis se replient au nord-ouest pour ouvrir la route aux avant-gardes des IXe et IIe armées françaises. Certaines unités qui ne sont pas au courant du repli réussissent à retarder sérieusement les Panzer.

Le soir du 10 mai, la cavalerie française affronte les Allemands dans les environs de Marche-en-Famenne, Saint-Hubert et Étalle, mais elle bat en retraite le lendemain sur l'autre rive de la Meuse. Entre-temps, le général von Kleist concentre ses forces pour tenter de traverser le fleuve. Il y parvient et enfonce ainsi le centre du front allié. C'est sur ce front et non sur le canal Albert que tout va se jouer.

Les forces alliées appliquant le plan « D » prennent position au nord de la Meuse. Précédées par des éléments légers arrivés la veille au soir, trois divisions britanniques se retranchent, le matin du 11, sur la Dyle, entre Wavre et Louvain. L'armée Blanchard prend position sur la ligne de chemin de fer entre Wavre et Namur. Le corps de cavalerie Prioux, qui l'a précédée, avance jusqu'aux rivières Mehaigne et Gette, allongeant ainsi la ligne tenue par la 2e division de cavalerie belge.

Entre-temps, le commandement belge a commencé à regrouper son armée sur la ligne « KW ». Les deux divisions de chasseurs ardennais se replient sur Namur, ainsi que les deux divisions de Liège, non sans difficulté car les Panzer ont atteint Tongres le 11 à midi et menacent les arrières belges. Heureusement, les Allemands n'exploitent pas l'avantage que leur donne leur position et le reste des unités belges, là où l'ennemi a percé les lignes, réussit à se retirer derrière la Gette. Ce mouvement se généralise le 12 et est protégé par des arrière-gardes, à la fois sur l'embranchement du canal et sur le canal lui-même jusqu'à Genebos. Dans l'intervalle, la cavalerie belge s'accroche fermement sur la Gette, tandis que deux divisions motorisées françaises restent en position sur la Mehaigne.

Le 12 mai, au cours de l'après-midi, tandis que la Luftwaffe commence le bombardement systématique des lignes de communication des arrières alliés, les Français, installés à Tirlemont et à Huy, réussissent à contenir les unités de pointe du 16e corps de Panzer. En revanche, partout ailleurs le long de la ligne, seules les troupes de reconnaissance allemandes établissent un contact.

Les unités d'infanterie de la VIe armée allemande ont du mal à suivre les blindés. Elles ne réussissent donc pas à tirer parti des circonstances, notamment de l'abandon prématuré par les forces alliées de certaines positions d'arrière-garde entre la Démer et le canal Albert. Ainsi, le général von Reichenau rencontre des difficultés pour opérer sa jonction, au nord, avec la XVIIIe armée. De plus, il se trouve fort peu de troupes allemandes dans la zone comprise entre ces deux armées.

Dans l'après-midi du 12, au Casteau, près de Mons, a lieu une conférence à laquelle assiste le roi Léopold, Daladier, les généraux Georges et Billotte, ainsi que le chef d'état-major de lord Gort, sir Henry Pownall. La situation nécessite des mesures énergiques pour organiser le commandement d'une manière efficace. À l'issue de cette conférence, il est convenu que le général Billotte, commandant le groupe d'armées n°1, agira comme délégué du général Georges, commandant en chef du front du Nord-Est, « pour assurer la coordination des armées alliées en Belgique ». Cette solution n'arrange rien et engendrera par la suite de graves difficultés. En effet, Billotte se retrouve submergé de travail et ne peut s'occuper pleinement de la « coordination », si bien que le commandement belge et lord Gort ne reçoivent pratiquement aucune directive.

Le front s'étend désormais d'une façon presque continue le long d'une section du canal Albert et de la position de Winterbeek, passe par Diest et suit le cours de la Gette et celui de la Mehaigne. Le 13, à 11 heures, les 3e et 4e divisions de Panzer, appuyées par les Stuka et un violent tir d'artillerie, attaquent dans la région de Hannut, Merdorp et Jandrain. Les chars français sont disposés en petits groupes le long du front. C'est la première bataille de chars de la Seconde Guerre mondiale. Au cours de ces affrontements, les Allemands montrent une flexibilité tactique et une capacité à allier de manière efficace appui aérien et appui antichar. À 17h45, la position française est débordée et le général Prioux décide de se replier avec ses divisions motorisées légères derrière les barrages antichars belges de Perwez. Les lourdes pertes subies par ces divisions sont irrémédiables, car il s'agit là des seules unités blindées sur lesquelles peut compter le commandement dans le groupe d'armées du Nord. Néanmoins, les pertes infligées à l'ennemi donnent le temps à la Ire armée de gagner ses positions sur le front.

Dans la nuit du 13 au 14 mai, le corps de cavalerie belge se replie sur la ligne « KW ». Le soir du 14, les troupes se trouvent ainsi disposées :
De Breskens (sur l'embouchure de l'Escaut) au nord d'Anvers, trois divisions de la VIIe armée française tiennent le front, tâche qui leur a été assignée au retour de leur mission en Hollande. Le front s'étend au sud-est sur une cinquantaine de kilomètres, jusqu'aux faubourgs de Louvain. L'armée belge assure la défense de ces lignes, avec un certain nombre de divisions réparties sur trois échelons – huit en premier échelon, trois en deuxième échelon et deux à l'arrière du canal de Willebroek avec une réserve générale composée du corps de cavalerie et de la 1re division de chasseurs ardennais.
De Louvain à Wavre, l'armée britannique tient le front, avec cinq divisions sur la Dyle (dont deux en réserve) et quatre plus en retrait (une sur la Senne, une sur la Dendre et deux sur l'Escaut). Ce dispositif en profondeur a été adopté pour permettre à lord Gort de mener des actions retardatrices en cas de nécessité et en courant le minimum de risques.
La Ire armée française occupe le secteur Wavre-Namur, avec deux divisions motorisées en réserve, qui vont mener une héroïque action de couverture de dernière minute dans la région de Gembloux-Ernage, avant la retraite. Deux divisions belges, appuyées par l'artillerie de forteresse, défendent Namur.

Le mouvement de conversion du groupe d'armées français n°1 et son immobilisation subséquente donne aux Allemands une complète liberté d'action pour achever la manœuvre d'enveloppement en « coup de faucille » qui a déjà commencé à Sedan. Le 14 mai au soir, le général von Reichenau reçoit l'ordre d'attaquer le lendemain les positions ennemies entre Louvain et Namur, pour éviter la consolidation de ce secteur par les forces alliées. Il faut également prévenir l'éventualité d'un repli allié en bon ordre, en raison du danger possible qu'une telle manœuvre pourrait constituer pour les blindés qui foncent au sud. Par conséquent, il convient d'attaquer à la fois les armées alliées et de les fixer en ne leur laissant aucun répit.

Les 3e et 4e divisions de Panzer, accompagnées de quelques divisions d'infanterie, attaquent donc la Ire armée française en effectuant une poussée principale en direction de Gembloux. Les positions françaises résistent dans l'ensemble, mais leurs maigres réserves ont toutes été employées à protéger le sud du flanc droit, où la débâcle de la IXe armée française constitue une menace sérieuse. Plus au nord, les Allemands réussissent à entrer dans Louvain (secteur de la 3e division britannique, commandée par le général Montgomery), mais ils en sont chassés dans l'après-midi du 15. Aucun autre point du front n'est menacé. La situation reste donc favorable aux Alliés sur la ligne « KW ».

Comprenant l'impossibilité de remédier à la trouée de Sedan, le général Billotte décide, le 15 au soir, de replier les forces alliées en Belgique sur l'Escaut et l'ancienne frontière. Cette décision marque l'abandon du plan « D » (manœuvre Dyle) et le retour au projet de défense sur l'Escaut – l'une des premières solutions envisagées avant le 10 mai. Malgré l'importance de cette décision, les Belges et les Anglais ne sont pas immédiatement avisés. Lord Gort n'est mis au courant que le lendemain à 5 heures du matin. Les Belges n'apprennent cette décision qu'à 10 heures et ressentent une profonde amertume.

Les armées britanniques et belges doivent maintenant se replier sur plus de 80 kilomètres. Le repli du quart nord des forces belges et de l'ensemble des unités britanniques se déroule en trois étapes au cours de la nuit, et sous la protection d'arrière-gardes disposées sur les voies d'eau le long de la route – le canal de Willebroek, la Senne et la Dendre. Il devient également nécessaire de couvrir le flanc nord de la retraite, car la VIIe armée française a reçu l'ordre d'abandonner l'embouchure de l'Escaut pour se diriger vers le sud. Sa marche coupe, à angle droit, la ligne de repli anglaise et belge. Il en résulte une situation chaotique qui disloque la VIIe armée. Son chef, le général Giraud, est nommé au commandement de la IXe armée française, qui s'est disloquée sur la Meuse et dont le chef a été relevé de ses fonctions. La VIIe armée est remplacée, sur le flanc nord, par le corps de cavalerie belge opérant dans le pays de Waas. Les deux divisions de forteresse belges stationnées à Namur reçoivent l'ordre de se diriger vers Gand. Le reste du groupe d'armées du Nord, la Ire armée française, se replie sur l'Escaut et la Sensée pour tenir la position Maulde-Bouchain-Arleux, en évacuant donc le territoire belge.

Le repli des forces alliées s'effectuent dans des conditions favorables, car l'ennemi ne se trouve pas en mesure d'attaquer les troupes en retraite. En outre, les Allemands cessent, à partir du 16, de disposer du 16e corps de Panzer, qui a fait mouvement vers le sud pour participer à la grande opération d'encerclement par les blindés. Ils suivent la retraite à distance respectueuse. Aucune attaque systématique ne se produit avant le 17. Pourtant, diverses actions se produisent sur la Nèthe, le Rupel, le canal de Willebroek, l'Escaut – que les Allemands traversent par surprise, le 19 mai, à Anvers – et la Dendre, où la 1re division de chasseurs ardennais prend part à de violents combats.

Le 20 mai, l'armée belge tient le front de Terneuzen à Oudenaarde, avec 11 divisions en ligne et 7 en réserve. L'armée anglaise, installée sur l'Escaut d'Oudenaarde à la frontière, dispose de 7 divisions en ligne et d'une en réserve. Inquiet quant à ses communications et ne recevant que fort peu d'informations de son flanc droit, lord Gort décide de prendre en main lui-même la sécurité de ce secteur. Pour parer toute éventualité, il installe des unités sur la Scarpe, autour d'Arras et sur le canal de la Bassée, derrière la Ire armée française, ainsi que d'autres petits groupes le long du canal jusqu'à la mer. Cette décision s'explique par l'atmosphère qui règne alors au G.Q.G. français, où personne ne paraît se rendre compte de l'étendue du désastre. Il en résulte une crise de confiance qui va s'aggraver dans les jours qui suivent.

Le 19 mai, le général Gamelin est relevé de son commandement au moment même où il donne l'ordre de lancer une contre-offensive sur le flanc de l'avance des Panzer. Ces ordres viennent trop tard, en raison de l'impossibilité qu'il y a de rassembler dans le court laps de temps disponible une « masse de manœuvre » efficace. Le général Weygand prend le commandement de l'armée française.

Durant la journée du 20 mai, le général Weygand entre en contact avec le général Billotte. Il évoque la nécessité de prendre par le flanc les divisions de Panzer qui, depuis la Meuse, avancent rapidement vers la mer. Billotte, qui a déjà examiné deux jours auparavant avec lord Gort la situation, a parfaitement saisi la menace d'encerclement pesant alors sur les armées du Nord. Il se heurte cependant au scepticisme du commandant du B.E.F. qui, à juste titre, doute de l'aptitude des unités françaises fortement désorganisées à pouvoir intervenir rapidement. Ce même jour, le général Ironside, chef de l'état-major général impérial, rencontre lord Gort. Il ordonne à ce dernier de rouvrir la route d'Amiens, en coopérant si possible avec les Français et les Belges, de façon à rétablir l'unité du front allié. Lord Gort doit se résoudre à lancer, le 21 mai, une contre-attaque en direction du sud, depuis Arras, avec ses 5e et 50e divisions d'infanterie et sa brigade blindée, placées sous le commandement du général Franklyn. Dans la soirée, les deux officiers britanniques se rendent au PC de Billotte, à Lens, pour lui exposer leur projet. Le commandant du groupe d'armées n°1 accepte de prendre à son compte une attaque simultanée dans la région de Cambrai, qui devra être menée par deux divisions françaises, avec l'intention de faire jonction avec le groupe d'armées n°3, récemment constitué, qui se prépare à attaquer, le 23 mai, d'ouest en est.

La matinée du 21 est consacrée à la préparation de la contre-attaque. À 12h30, un contre-temps intervient : le général Blanchard, qui commande la Ire armée, est obligé d'annoncer que les deux divisions françaises, du fait de l'encombrement des routes, ne seront en mesure d'atteindre leur ligne de départ que le lendemain. Lord Gort, conforté dans l'opinion qu'il a de l'incapacité des Français à opérer un redressement et compte tenu de l'urgence de la situation, décide de ne pas attendre les divisions de Blanchard et d'attaquer au plus vite. Cette décision a comme conséquence de réduire l'action d'envergure prévue initialement à une simple opération locale qui a peu de chance de réussir.

À 14h, la contre-attaque britannique débute, conduite par le général Franklyn. Face aux chars britanniques, la 7e division de Panzer du général Rommel occupe le terrain. Considérant les Alliés comme inaptes à reprendre l'initiative, Rommel a lancé tous ses moyens en direction d'Acq et des ponts sur la Scarpe. Effectuant un mouvement circulaire vers le sud autour d'Arras, il présente à l'adversaire son flanc, fortement étiré, qui s'avère particulièrement vulnérable. Malgré quelques retards, les chars britanniques attaquent par surprise les colonnes allemandes, semant le chaos sur plusieurs convois de fusiliers motorisés. Rommel, découvrant l'ampleur de la catastrophe qui est en train de se développer sur ses arrières, donne aussitôt l'ordre à toutes les pièces d'artillerie à sa disposition d'ouvrir le feu sur les chars anglais pour ralentir leur progression. Sur une ligne de résistance installée à la hâte sur les hauteurs de Mercatel et Tilloy, les canons antichars de 88 mm, utilisés comme pièces antichars, détruisent en l'espace de quelques minutes 28 chars britanniques. L'élan des chars de Franklyn est ainsi stoppé net. À 18h, la Luftwaffe attaque pendant deux heures les unités de Franklyn, brisant ainsi l'offensive britannique. Pour les Alliés, c'en est fini des espoirs de contre-attaque. Le B.E.F. se replie sur ses positions de départ, laissant sur le terrain 60 des 88 engins engagés dans la bataille.

La contre-attaque d'Arras provoque un vent de panique sur le G.Q.G. allemand. Ce dernier surévalue les forces britanniques à cinq divisions. Hitler envoie sur les lieux Keitel, qui modifie le dispositif de bataille. Les 5e et 7e divisions de Panzer, ainsi que les brigades motorisées Totenkopf et Schutzen demeurent sur place, comme figées par les événements. Rommel reçoit l'ordre de suspendre sa progression, dans l'attente que soit définitivement levée la menace autour de la ville. Les 6e et 8e divisions de Panzer entreprennent une contre-marche en direction de l'est.

Le nouveau commandant en chef de l'armée française, le général Weygand, gagne le front par avion, le 21 au matin, pour se rendre compte par lui-même de la situation et s'entretenir personnellement avec Billotte et Gort. La veille au soir, la 2e division de Panzer a atteint Abbeville. L'encerclement des forces alliées du Nord est maintenant total. Dans l'après-midi, dans la salle d'études de la Châtellenie d'Ypres, Weygand tient l'unique conférence des commandants en chef belges, français et anglais. Lord Gort, qui aurait dû assister à la conférence interalliée, n'est pas là. Au cours de cette conférence, Weygand expose son plan : fermer la brèche en lançant des contre-attaques simultanées à partir du nord et du sud – opérations menées, d'un côté, par les troupes encerclées – groupe d'armées n°1 – et, de l'autre, par celles qui se trouvent sur la Somme – groupe d'armées n°3. Ces opérations nécessitent le repli des troupes belges sur l'Yser, condition indispensable à la réunion d'une force suffisante pour la contre-offensive projetée. Au reste, Weygand estime que les Belges n'ont que « trop longtemps piétiné à l'est ». Le général Van Overstraeten désapprouve ce plan qu'il estime dangereux pour le moral des troupes. De plus, il considère la position sur l'Yser insuffisamment préparée. Weygand semble ignorer l'arrivée des Allemands à Abbeville. Billotte dresse ensuite un bilan réaliste de la désastreuse position de son groupe d'armées ; dans l'état où sont les choses, l'armée anglaise reste la seule force offensive efficace. Weygand admet alors la difficulté que présente le repli des Belges sur l'Yser et donne son accord à leur maintien sur le canal de Gand à Terneuzen et sur l'Escaut, à condition que les divisions britanniques affectées à la contre-offensive soient remplacées. Il pense toujours que cette contre-offensive est le seul moyen de sauver la situation.

Vers 18h, le généralissime se trouve contraint de quitter Ypres, sans avoir pu s'entretenir avec le chef du B.E.F. : il a promis au président du Conseil français, Paul Reynaud, de rentrer à Paris le soir même. Lord Gort arrive finalement à Ypres en début de soirée. Il rapporte que les Allemands ont franchi l'Escaut près d'Oudenaarde et estime qu'un repli sur la Lys est maintenant inévitable, surtout en raison du fait que l'Escaut est dangereusement bas, à la suite d'inondations provoquées en amont par les Français pour ralentir l'avance ennemie. Il pense que les Alliés sont incapables de lancer une contre-offensive violente et immédiate, car les divisions britanniques se trouvent étirées sur des fronts beaucoup trop étendus et que les armées françaises sont trop sollicitées sur divers points. Billotte, qui détient par délégation l'autorité sur le B.E.F., s'efforce de régler ces difficultés. Lorsque s'achève la discussion, vers 20h, il a été décidé de regrouper les forces alliées sur un nouveau front : Valenciennes, la partie française de l'Escaut, l'ancienne ligne frontière de Maulde à Halluin et la Lys. Belges et Français doivent relever trois des divisions britanniques. Il est toutefois impossible de réunir plus de cinq divisions pour l'offensive au sud, fixée au 23. Mais les choses n'iront jamais plus loin.

À l'issue de la réunion, alors qu'il regagne son PC, Billotte est victime d'un grave accident de voiture. Blessé à la tête, le général Billotte tombe dans le coma et meurt deux jours plus tard à l'hôpital d'Ypres, sans avoir repris connaissance et sans avoir pu donner des ordres. Le général Blanchard, son successeur à la tête du groupe d'armées n°1, n'apprend que le lendemain à midi les décisions prises et les mesures qui en découlent. Toute coordination ultérieure se révèle impossible. Les choses vont si vite que ni Weygand ni Blanchard ne peuvent exercer le moindre contrôle sur les armées du Nord, et chacune opère donc indépendamment pendant le reste de la campagne.

Le 22 mai, les flottes française et britannique se relaient à tour de rôle pour ouvrir le feu sur les colonnes blindées qui, maintenant, ont atteint Boulogne. Certains des torpilleurs de la Navy n'hésitent pas à s'approcher au plus près de la côte pour tirer à bout portant sur leurs objectifs. En fin d'après-midi, la Luftwaffe réagit et bombarde les bâtiments alliés. Le torpilleur Orage, atteint de deux bombes, est perdu.

Pendant ce temps, Weygand, qui espère encore pouvoir briser l'étreinte qui est en train de se développer autour des armées du Nord, émet son ordre d'opération n°1 dans lequel il demande que soit exercée une opération en tenaille aux dépens des divisions blindées allemandes étirées en direction de la mer. Au Nord, le groupe d'armées n°1 devra attaquer au sud, tandis que, depuis la Somme, le groupe d'armées n°3, nouvellement formé et confié au général Touchon, poussera vers le nord. Billotte, néanmoins, n'est plus là pour s'assurer de la collaboration des Britanniques. Son successeur, le général Blanchard, qui commandait jusqu'alors la Ire armée, et qui n'était pas présent à la réunion d'Ypres, n'est lui-même qu'imparfaitement informé des desseins de Weygand. Pour aggraver la situation, les transmissions entre le G.Q.G. et Blanchard sont rendues difficiles par la destruction du réseau filaire. Désormais, il faut communiquer au moyen de fastidieux messages chiffrés transmis par radio, ou bien transitant par le système de communication de l'ambassade française à Londres.

Weygand espère une première action d'envergure pour le 23, mais, le jour même, lord Gort, inquiet de la possibilité de voir ses forces être encerclées dans Arras et convaincu que les Français ne peuvent contre-attaquer, décide unilatéralement de replier ses troupes au nord d'Arras. D'un point de vue opérationnel, c'est le début de la rupture entre les deux alliés. Weygand, mis devant le fait accompli, confronté à l'impuissance des unités françaises et à l'évidence d'une opération vouée à l'échec, est finalement contraint de renoncer à son offensive.

Dans la nuit du 22 au 23 mai, considérant qu'il n'y a pas grand-chose à craindre des forces alliées, le général von Brauchitsch ordonne aux armées allemandes de poursuivre la manœuvre d'enveloppement de l'ennemi. Pour cela, le groupe d'armées A doit faire mouvement très vite au nord, vers une ligne Armentières-Ypres-Ostende. L'aile gauche du groupe d'armées B fera conversion, face au nord, pour renforcer les mailles du filet.

De son côté, le général von Rundstedt, commandant du groupe d'armées A, se montre sceptique à l'idée de se diriger vers le nord. Inquiet du déploiement de la VIIe armée française reformée, qui se trouve maintenant sur son flanc sud, ainsi que par la contre-attaque d'Arras, il décide, le 23 au soir, en accord avec Kleist, de disposer ses blindés sur une ligne Gravelines-Saint-Omer-Béthune, où ils stationnent. Ce répit donne vingt-quatre heures aux Anglais pour consolider les défenses de leur flanc ouest.

Le même soir, von Brauchitsch, ignorant la décision de Rundstedt, décide de faire passer l'armée Klüge du groupe d'armées A de Runstedt au groupe d'armées B de Bock, afin de réunir sous un commandement unique toutes les unités chargées de liquider la poche alliée. Cet ordre, qui devait prendre effet le lendemain à 20 heures, aurait pu décider du sort des Alliés. Mais, le 24 mai, à 11h30, alors que Hitler visite le Q.G. de Rundstedt à Charleville, le Führer prend connaissance des instructions de Brauchitsch et les annule ; non content d'approuver par là la décision d'arrêter les blindés prise par Rundstedt, il donne des ordres pour que cette halte soit permanente et non temporaire.

Weygand, conscient de l'impossibilité de desserrer par une action conjointe l'étreinte pesant sur le groupe d'armées n°1 et les Britanniques, donne l'ordre à Blanchard, le 24 mai à 16h45, de transformer la région Dunkerquoise en « une tête de pont, la plus étendue possible ». Les armées alliées se replient vers le littoral. L'armée anglaise s'installe sur une ligne Maulde-Halluin et sur la Lys jusqu'à Menin. Menacé d'encerclement à Arras, le général Franklyn se réfugie derrière le canal à l'ouest de la poche. L'armée belge se replie en deux étapes derrière la Lys et la partie du canal comprise entre Deynze et Heist, sur la côte. Des unités restées dans la tête de pont de Gand et sur le canal de Terneuzen protègent ce mouvement. Derrière le front, la situation devient intenable, à cause des embouteillages provoqués par l'afflux de réfugiés et des bombardements tout le long du littoral. Calais comme Boulogne sont attaquées. Le port de Dunkerque se prépare à soutenir un siège qui est maintenant inévitable.

Douze divisions allemandes du groupe d'armées B se trouvent à présent rassemblées pour le dernier round. La XVIIIe armée du général Küchler, arrivée de Hollande, se regroupe le long du canal de Terneuzen qu'elle traverse dans l'après-midi du 23 mai. Le soir, les Allemands se trouvent en position sur la Lys et commencent à s’infiltrer dans la tête de pont de Gand, qui doit être abandonnée. La Luftwaffe dispose à présent de la totale maîtrise de l'air.

À l'aube du 24 mai, l'armée belge se trouve déployée sur un arc de 95 kilomètres, entre Menin et la mer. La Lys, large seulement de 20 à 30 mètres, n'offre pas un obstacle naturel infranchissable : ses eaux sont basses, ses digues et ses méandres gênent la défense, sa rive gauche est plus haute que la droite, ce qui favorise les Allemands.

Durant la nuit du 23 au 24 mai et pendant la matinée du 24, l'artillerie allemande pilonne les positions belges entre Courtrai et Menin, tandis que la Luftwaffe étend ses attaques sur les arrières. Au début de l'après-midi, l'offensive contre les principales défenses commence : quatre divisions franchissent la Lys de part et d'autre de Courtrai, enfonçant ainsi les 1re et 3e divisions belges. Proche de la charnière des armées anglaise et belge, cette offensive menace les liaisons anglo-belges. Sa réussite permettrait de couper de ses alliés le centre et l'aile gauche de l'armée belge. Le commandement allié comprend le danger à temps et réagit rapidement. La brèche est colmatée dans la soirée par les réserves disponibles.

Une patrouille de la 3e division britannique s'empare des instructions de la VIe armée allemande. Ces documents révèlent que Menin constitue l'axe de la poussée ennemie. Lord Gort se rend compte du danger. La rupture du front belge serait critique car il est vital de conserver une ligne de communication avec la côte, et le couloir par où cette ligne passe se rétrécit d'heure en heure. Le 25 mai, lord Gort décide donc d'utiliser les réserves, stationnées à l'arrière, en vue de la contre-offensive au sud, pour constituer un barrage le long de l'Yperlée jusqu'à l'Yser. Dans l'intervalle, les Belges conservent la ligne sur laquelle les attaques allemandes les ont contraints de se replier, entre Roulers et Menin.

Le 25 mai, le roi Léopold adresse une proclamation à ses troupes : « Soldats ! La grande bataille qui nous attendait a commencé. Elle sera rude. Nous la conduirons avec toutes nos forces, avec une suprême énergie. Elle se livre sur le terrain où, en 1914, nous avons tenu victorieusement tête à l'envahisseur. Soldats ! La Belgique attend de vous que vous fassiez honneur à son drapeau. Officiers, soldats, quoi qu'il arrive, mon sort sera le vôtre. Je demande à tous de la discipline, de la fermeté, de la confiance. Notre cause est juste et pure. La Providence nous aidera. Vive la Belgique ! »

Le même jour, à 7h, les Allemands ont rompu le front et établi une nouvelle tête de pont au nord, sur la portion du canal située au nord de Deynze. Faisant suite à l'appel du roi, les chasseurs ardennais lancent une contre-attaque qui freine l'avance ennemie. Le front ne cède pas, mais, dans la soirée, deux poches se forment : l'une près de Courtrai, sur un front long de 25 kilomètres et profond de 6 à 8, l'autre de part et d'autre de Deynze, longue de 5 kilomètres sur 3 de large.

Le 26 mai à l'aube, les Allemands attaquent à l'ouest, entre Gheluwe et Iseghem. Le canal Mandel est franchi près d'Ingelmunster et les deux têtes de pont établies la veille fusionnent. Plus au nord, la section Deynze-Heist du canal est traversée en amont d'Eeklo. Les demandes de renforts affluent au G.Q.G., qui doit maintenant faire face au danger sur six fronts. Il n'existe plus comme réserve que les débris de trois divisions, sérieusement éprouvés au cours des jours précédents. La 3e division ne compte plus que 1250 hommes. Toutes ses armes lourdes ont été abandonnées ou détruites au combat. La plus grande confusion règne, rendant difficile l'exercice du commandement.

Réunis à Attiches le 26 mai, lord Gort et le général Blanchard décident d'opérer un repli afin d'établir une nouvelle ligne de défense sur la Lys dans la nuit du 27 au 28 mai. Blanchard rencontre aussi le roi Léopold à Bruges. Au cours de l'entrevue, les deux hommes évoquent la nécessité de résorber la poche de Courtrai. Le souverain, faisant état de l'incapacité de ses troupes à intervenir, demande que des unités françaises et britanniques prennent à leur charge cette opération. Cependant, dans la soirée, Gort a reçu l'ordre de ne plus participer à aucune action offensive et de diriger le B.E.F. en direction des plages à l'est de Gravelines, pour procéder au plus vite à son embarquement. Cette nouvelle est un choc pour le roi des Belges. Il annonce qu'en l'absence de soutien allié, son armée risque de s'effondrer rapidement.

Le 27 mai, la poussée principale de l'attaque allemande est maintenant concentrée sur le centre du front belge (vers Tielt), qui est percé en fin de matinée sur plus de 8 kilomètres. Il n'existe aucun moyen de colmater la brèche : la route de Bruges est désormais ouverte à l'ennemi. Le 27 mai, à 12h30, le roi Léopold envoie à lord Gort le message : « L'armée est profondément découragée. Elle n'a cessé de se battre pendant quatre jours sous un bombardement intense et le moment approche où elle sera incapable de poursuivre le combat. Dans ces conditions, le roi se tiendra pour contraint de se rendre, de façon à éviter le pire. » À 14h, la France reçoit un message identique.

Tôt le matin du même jour, le chef de la mission militaire britannique en Belgique, l'amiral Keyes, transmet un message du roi d'Angleterre au roi Léopold, lui demandant de quitter le pays et de continuer à diriger depuis l'Angleterre, la résistance belge. Mais le roi est fermement décidé à rester en Belgique.

L'armée belge est incapable de résister davantage. Le commandement belge décide à 16h d'envoyer des parlementaires pour demander une trêve qui permettrait aux Alliés de gagner un peu de temps. Les Alliés sont immédiatement avisés du départ des parlementaires, chargés de demander les conditions d'une cessation des hostilités entre les armées belge et allemande. La réponse des Allemands est claire et nette : le Führer exige une capitulation sans condition. À 23h, le roi Léopold, en accord avec son chef d'état-major, décide d'accepter l'ultimatum de Hitler et propose que le cessez-le-feu entre en vigueur le 28 mai à 4h.

Le 28 mai à 0h20, la reddition de la Belgique est signée. Le cessez-le-feu entre en vigueur à 4h du matin sur l'ensemble du front belge, sauf dans le secteur de Roulers-Ypres, où des unités, privées de moyens de transmission, se battent encore pendant deux heures. À 10h30, le haut-commandement allemand exige le libre passage des colonnes allemandes en route vers la mer. À 11h, les colonnes allemandes s'ébranlent en direction de Dixmude et d'Ostende.

Dès lors, la seule résistance que vont rencontrer les troupes de von Bock dans la région de Nieuport est celle du 2e corps du général Alan Brooke, renforcé par les 3e et 4e divisions britanniques, l'artillerie du 1er corps britannique et la 60e division française. L'héroïque défense de la région de Dunkerque vient de commencer.

L'annonce de la capitulation du roi des Belges entraîne la colère des responsables politiques alliés tout comme elle suscite l'indignation du peuple français qui considère le geste du roi comme inadmissible, dans la mesure où les franco-britanniques se sont élancés, deux semaines auparavant, au secours de la Belgique envahie.